Algues brunes: les proliférations hivernales

Explications sur ce phénomène qui n’a rien de naturel par Philippe Henry, universitaire, qui a beaucoup travaillé pour le Collectif SOS LRC sur les transferts de nutriments, azote et phosphore, dans les rivières.  Il fait ici le point sur les proliférations algales brunes de fin d’hiver.


Points forts :

  • Il existe une prolifération d’algues brunes par températures froides. Elles sont très néfastes pour les rivières.
  • Ces proliférations sont dues aux épandages agricoles automnaux et hivernaux comme le montrent les taux de nitrates et phosphates dans l’eau et l’origine agricole de ces nitrates et phosphates.
  • Ces épandages doivent être limités ou interdits

Nos rivières sont en mauvaise santé. Depuis les épisodes catastrophiques de 2009 et 2010, nous observons régulièrement des mortalités de printemps.

L’eutrophisation est l’altération la plus visible du milieu aquatique. Il s’agit d’un excès de nutriments, essentiellement nitrates et phosphates, qui provoque un développement excessif d’algues dans les rivières (1). On observe ces algues vertes en été, en période de basses eaux, à la faveur des augmentations de la température et de l’ensoleillement.

 

Loue Mouthier

Algues vertes estivales. Rivière loue

Il existe un autre type d’eutrophisation par des algues brunes qui se développent à la faveur des températures froides. Le développement de ces algues brunes est particulièrement spectaculaire en ce printemps 2016, avec des fonds de rivières très sombres, alors que les galets calcaires de nos rivières sont normalement blancs! Les graviers du lit de la rivière sont colonisés par ces algues brunes, d’où ces fonds très noirs observés ce printemps.

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Algues brunes. Ornans, printemps 2016.

 

Dessoubre pollution

Dessoubre Printemps 2016. Les graviers blancs!!! et les algues brunes

S’ajoutera alors un autre problème car ces algues retiennent les particules en suspension et fabriquent un ciment calcaire qui va colmater le fond de la rivière.

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Fonds de graviers parfaits. La Goulue, amont de Cussey sur Lison.

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Fonds en début de colmatage. La Goulue Vallée du Lison, aval de Cussey sur Lison.

Le développement des algues brunes correspond à un excès de nitrates et de phosphates qui fait suite aux épandages de lisiers de fin d’automne ou de début d’hiver. En effet, les agriculteurs qui n’ont pas utilisés le lisier en période de végétation, ou qui produisent des lisiers en excès par rapport à leur capacité d’épandage ou de stockage, sont « obligés » de vider les cuves pour pouvoir stocker le lisier qui sera produit en hiver par le bétail à l’étable (2). Seulement, à cette période, la végétation est au repos ou très peu active et les nutriments apportés par les lisiers ne seront pas consommés par l’herbe. En conséquence, le transfert des nitrates et phosphates vers les cours d’eau sera très important, d’autant plus que ces épandages se font à une période de forte pluviométrie et en zone karstique (sols peu épais et nombreuses failles qui amènent à un transfert rapide sans filtration des polluants vers les rivières)

 

Ceci est parfaitement connu et, par exemple, une étude de 2012 (Cuinet et al.) mettait déjà en évidence des concentrations très élevées en nitrates et en phosphates dans la Loue (exemple de l’année 2003, figures 1 et 2) concomitantes des épandages de fin d’année. On constate sur ces graphiques 2 choses :

  • les pics de nitrates et phosphates les plus importants sont liés au débit de la Loue : il s’agit d’un lessivage par la pluie des effluents épandus au courant de l’automne.
  • Le niveau « de base », reflet de périodes sèches, à cette période est assez élevé ce qui montre la fuite « naturelle »  des nitrates même en l’absence de pluie. Les lisiers possèdent peu de matière carbonée et sont peu ou pas retenus par les sols, avant de rejoindre les rivières par le karst très perméable.

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Figure 1 – Concentrations en nitrates dans La Loue à Chenecey-Buillon, de juin à décembre 2003. On voit très clairement que pendant 2 mois (novembre et décembre), la concentration moyenne en nitrates va être de 16mg/l soit le double de la moyenne annuelle. Ces concentrations élevées correspondent à une période d’épandages agricoles et de pluies sur le bassin versant (Cuinet et al 2012 modifiée).

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Figure 2 – Concentrations en phosphates dans La Loue à Chenecey-Buillon de juin à décembre 2003. On voit très clairement que pendant 2 mois (novembre et décembre), la concentration moyenne en phosphates va être de 0,10mg/l soit 4 fois plus que la moyenne annuelle. Ces concentrations élevées correspondent à une période d’épandages agricoles et de pluies sur le bassin versant (Cuinet et al 2012 modifiée).

Une étude réalisée par le collectif SOS-LRC, avec le soutien financier de la fondation Humus, a utilisé les isotopes de l’azote et a démontré l’origine organique des nutriments.

Nous pensons que ces fonds sales peuvent être à l’origine des maladies des poissons. Notamment parce que les truites et les ombres vont frayer, respectivement en novembre et avril. Les poissons préparent la zone de ponte en grattant le fond, et quand le fond est si sale, l’effort est important et des micro-blessures peuvent apparaître. Ces micro-blessures, sur des poissons affaiblis par la reproduction, seront le siège du développement des mycoses par infection par Saprolegnia.

Il faut d’urgence interdire les épandages de lisiers en hiver et limiter les épandages automnaux!

Cela passe évidemment par une maîtrise des productions de lisier : stopper la transformation des élevages bovins sur paille en élevage en mode lisier, limiter la production laitière seul moyen de limiter les effluents  (plus la vache produit de lait, plus elle doit manger, plus elle produit d’effluents) dans le cadre d’une nouvelle donne avec le monde agricole leur garantissant  des revenus, une qualité de vie et une reconnaissance citoyenne.

 

Bibliographie:

1 – Pour faire la différence entre les mousses saines et les algues, vous pouvez consulter ce lien.

2 – Les épandages hivernaux sont autorisés ou en tout cas pas interdits !, sauf en présence de sols massivement enneigés ou fortement gelés. Eventuellement les épandages peuvent être interdits en hiver en cas de plan d’épandage réglementaire ce qui concerne uniquement les installations classées (ICPE) qui sont les plus grosses exploitations laitières ou les porcheries. Les épandages automnaux (en général avant le 20 novembre) sont autorisés pour toutes les exploitations sous prétexte d’une végétation encore active. Ceci est très variable suivant les années (conditions climatiques) et sera de toutes façons vite stoppé par l’arrivée de l’hiver. Les quantités captées par la végétation sont donc faibles, le reste rejoignant les cours d’eau comme le montrent les graphiques.

Références

Cuinet A., Daudey T., Rahon J., Daud J.-B. (2012) Suivi de la qualité des eaux des sources du Maine et de Plaisir Fontaine. 27 Février au 03 aout 2011. , Rapport Eaux Continentales, janvier 2012, 73p.

 

 

 

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