La pression des Cormorans : pourquoi la régulation est nécessaire

« L’altération des potentiels biologiques remarquée depuis plusieurs années par les observateurs de terrain (pêcheurs, riverains, scientifiques…) a été vérifiée et objectivée quantitativement par les travaux réalisés depuis juillet 2012 dans le cadre du présent programme de recherches et principalement par l’étude du chrono environnement de l’université de Franche-Comté, il ressort les points saillants ci-après : 

  • Les potentiels piscicoles sont réduits de 50 à 80% suivant les secteurs. Les années sans crues lessivantes semblent favoriser l’efficacité de la reproduction de l’ombre et de la truite, mais, même dans ces conditions, la survie est faible dès la deuxième année pour ces deux espèces. Cette forte mortalité avant la maturation sexuelle s’étend aussi aux nombreuses truitelles nées dans les affluents, qu’elles dévalent ou non dans la LOUE. 

« Les informations issues de ce programme de recherche et les constats effectués en matière de diagnostic et de causalité peuvent être transposés aux autres cours d’eau karstiques du massif jurassien, puisqu’ils subissent des évolutions similaires en étant exposés à des pressions analogues. » 

Cette situation d’effondrement des peuplements salmonicoles, classées en liste rouge par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (en danger pour l’ombre et vulnérable pour la truite fario) est confirmée par l’étude de l’OFB de 2019 portant sur « La caractérisation du phénomène d’eutrophisation algale sur le Cusancin », qui précise en page 3 :

« Depuis plusieurs années, et en particulier depuis 2010, des phénomènes de mortalités massifs de salmonidés (truites et ombres) ont été constatés dans les rivières comtoises (LOUE, DESSOUBRE , CUSANCIN,…).

Ces cours d’eau présentent la caractéristique commune de faire partie d’aquifères karstiques. De par leur nature, ces derniers sont très sensibles aux phénomènes de pollution car ils possèdent une très faible capacité de filtration 

Plusieurs groupes sont au chevet de ces rivières et travaillent sur différents compartiments de ces écosystèmes. L’OFB est notamment impliqué, en collaboration avec différents partenaires, dans le suivi des mortalités, en direct avec des comptages hivernaux et aussi par l’évaluation des conséquences sur les peuplements par des campagnes de suivis par pêches électriques en été. Le CUSANCIN apparaît comme une des rivières les plus impactées. Ainsi, sur les deux stations suivies au niveau du cours d’eau, les biomasses piscicoles de salmonidés sont très éloignées des valeurs de référence. L’état de la population d’ombres apparaît tout particulièrement comme extrêmement préoccupant, avec un effondrement de ses biomasses depuis 2017. Les espèces accompagnatrices apparaissent également dans des abondances très déficitaires, tout particulièrement sur la partie aval de la rivière. »

Cette forte dégradation de peuplements piscicoles à haute valeur patrimoniale a encore été confirmée par les mauvais résultats des pêches d’inventaires réalisées par la fédération de pêche du Doubs en tant que prestataire du département pour son réseau de surveillance.

Les conclusions des derniers résultats des pêches d’inventaires en 2021 sur la HAUTE LOUE et sur le CUSANCIN qualifient en effet la situation de l’ichtyofaune de « mauvaise » à « très mauvaise ».

A titre d’illustration, s’agissant de l’ombre (espèce protégée par la Convention de Berne), l’inventaire conclut que « les densités et la biomasse chutent significativement et entraînent à nouveau une baisse de l’abondance globale de l’espèce. Cette érosion est continue depuis 2018, année où la population avait atteint un niveau sub-conforme. Tous les écostades sont concernés, de l’alevin au géniteur ».

En conclusion, les données relatives aux espèces de poissons protégées et les tendances évolutives de ces espèces sont parfaitement connues, notamment concernant les rivières du Doubs, où elles mettent en évidence une situation particulièrement inquiétante de dégradation continue des effectifs sur des espèces déjà menacées, voire en danger d’extinction, de sorte que les cheptels encore présents doivent être considérés comme des « réservoirs biologiques » à préserver de la prédation des cormorans au sens de l’article R. 214-108 du Code de l’environnement.

A cet égard, la LOUE, le CUSANCIN et le DESSOUBRE sont classés comme « réservoirs biologiques » dans le SDAGE Rhône-Méditerranée 2022/2027, dont la disposition n°6A-03 (« Préserver les réservoirs biologiques et renforcer leur rôle à l’échelle des bassins versants ») énonce :

« En soutenant les communautés biologiques dans les bassins versants, les réservoirs biologiques sont stratégiques pour le bon état des masses d’eau et participent à la préservation de la biodiversité aquatique. »

A l’inverse, il ressort des rapports concernant les recensements nationaux des grands cormorans hivernants durant l’hiver 2020-2021 et des grands cormorans nicheurs durant l’année 2021, présentés en pièces jointes lors de la consultation publique, que cette espèce n’est aucunement menacée sur notre territoire national, et qu’elle est au contraire en augmentation, notamment dans la moitié nord.

Le bilan effectué par la Ligue de Protection des Oiseaux en 2021 démontre en effet que les effectifs nationaux sont en augmentation constante : multipliés par 8 entre 1983 (15 000) et 2021 (115 000).

S’agissant spécifiquement de la Franche-Comté, on constate une augmentation linéaire des populations depuis 2015 pour atteindre 2917 spécimens en 2021 dont 770 dans le Doubs.

Or, les études européennes de référence sur le sujet sont unanimes quant aux conséquences de cette prédation qui, contrairement à ce qu’affirme le Conseil National de la Protection de la Nature, ne concerne pas que des « poissons communs » mais essentiellement des salmonidés sauvages.

Il a en effet été démontré dans le cadre d’une étude conduite pendant plusieurs années sur deux rivières scandinaves que les taux de prédation par les cormorans sont particulièrement importants sur la truite (env. 30%) et l’ombre commun (env. 70%) – deux salmonidés sauvages.

L’étude conclut ainsi que « la prédation par les cormorans semble atteindre un niveau qui explique l’effondrement observé des populations d’ombres et de truites brunes dans de nombreux cours d’eau danois. »

Ce résultat corrobore l’impact largement documenté de la prédation du grand cormoran mis en évidence par d’autres études sur de nombreuses rivières d’Europe qui concluent :

« Des données d’Europe ont montré que la population de cormorans a augmenté de façon spectaculaire au cours des deux ou trois dernières décennies. L’augmentation des populations de cormorans a entraîné une diminution des stocks de poissons dans différentes eaux et une réduction des prises des pêche commerciale et récréative. En d’autres termes, le développement positif d’une espèce d’oiseau a causé des dommages écologiques involontaires et imprévus à la faune piscicole. 

« Les résultats de cette étude montrent que l’interaction est complexe mais souligne que la prédation par les cormorans doit être considérée comme une source de mortalité des poissons dans les approches de gestion et de surveillance environnementale, car la prédation des cormorans affecte certaines espèces de poissons. » 

La présentation faite au Parlement Européen par le National Institute of Aquatic Resources du Danemark en 2022 recense l’ensemble des travaux scientifiques sur la question et illustre les déséquilibres graves que la prédation des cormorans peut occasionner sur certaines populations de poissons à haute valeur patrimoniale.

Elle conclut ainsi au sujet d’une rivière exempte de toute pression anthropique que « la prédation du cormoran est la raison principale du déclin observé des populations d’ombres sauvages » 

Une chute libre constatée dans l’Aude (source Fédération Nationale pour la pêche) 

À l’époque, les tirs de régulation des cormorans étaient encore autorisés. Ils ont depuis été interdits. En 2023, dans les mêmes conditions hydrologiques, sans autre prédation et sans surpêche, la nouvelle pêche d’inventaire n’a permis d’identifier que 241 poissons… Entre-temps, « cinquante cormorans ont fréquenté le secteur entre novembre 2022 et mars 2023, précise David Fernandez. Toutes les classes d’âge d’ombres communs ont payé un lourd tribut à l’appétit du grand cormoran…il ne reste que trois adultes, le reste n’étant que le peu issu de la reproduction 2023. » Même chute libre sur le secteur no-kill de Campagne-sur-Aude entre 2019 et 2023. Une dizaine de cormorans ont été observés l’hiver dernier, ils se sont régalés. La perte de biomasse est là aussi très importante (voir tableaux) … Ces données n’étonnent personne : les pêcheurs affolés avaient déjà appelé le siège de la fédération pour signaler la disparition des ombres. 

D’autres enjeux cruciaux sont également omis de l’avis du CNPN, tels que :

  • Les périodes de reproduction de la truite et de l’ombre, qui coïncident avec la présence la plus massive des populations de cormorans ;
  • Les canicules et les sécheresses entrainant des regroupements à l’étiage de poissons en détresse sur des zones très localisées, rendant les conditions de pêche des cormorans sédentaires particulièrement efficaces et dévastatrices sur ces secteurs ;
  • L’origine côtière du grand cormoran dont les capacités de pêches sont adaptées au milieu marin, ce qui en fait un super prédateur pour les poissons de nos rivières ;
  • Les effets cumulés de la prédation du grand cormoran avec d’autres espèces prédatrices et l’absence de prédateur du cormoran.

Les termes du problème étant clarifiés, il est possible de tirer des meilleures connaissances scientifiques disponibles une présomption quant aux dommages causés par la prédation des cormorans sur les espèces piscicoles menacées ou protégées du Doubs.

Pour ce faire, il est possible d’extrapoler les connaissances disponibles sur la physiologie du grand cormoran et son impact sur les peuplements piscicoles de rivières exemptes de pressions anthropiques, dans la mesure où cette démarche est corroborée par les observations locales.

Dans cette optique, une estimation sommaire suffit à évaluer l’ampleur de l’impact potentiel de la prédation des cormorans.

Il est établi que la consommation journalière en poisson d’un cormoran est de l’ordre de 500g.

Ainsi, lorsqu’un groupe de 50 individus prend comme zones de pêche les frayères à truites ou à ombres d’une rivière du Doubs, le prélèvement total pendant la période de reproduction des poissons qui s’étale sur 2 mois est de 50 cormorans x 0,5kg de poissons x 60 jours = 1,5 tonne de salmonidés à haute valeur patrimoniale.

Il convient ensuite de comparer cet ordre de grandeur avec la biomasse piscicole actuelle de ce type de rivières du Doubs, d’environ 165kg par kilomètre pour la rivière du Dessoubre par exemple (dont 80% de truites de souche endémique irremplaçable), d’après les données de la fédération des AAPPMA du Doubs.

Pour rappel, il a été démontré plus haut que les populations d’espèces piscicoles protégées déclinent dans le Doubs tandis que celles de grands cormorans augmentent tendanciellement.

Dans ces conditions, même en admettant d’autres facteurs de pression sur les populations piscicoles, la probabilité de l’impact délétère du grand cormoran sur les espèces piscicoles protégées et/ou menacées est nécessairement significative.

En conclusion SOS/LRC soutient la nécessité d’établir un plan de régulation du grand cormoran en considérant son impact clairement établi sur les populations piscicoles en complément des autres dysfonctionnements sur les écosystèmes.

SOS/LRC souhaite également que la prédation d’autres oiseaux piscivores tel que le « Harle Bièvre » soit clairement documentée et qu’un plan de régulation spécifique soit également mis en place.