L’amnésie écologique : allons-nous oublier la Loue ?

Pourquoi l’état actuel de la Loue peut-il sembler « normal » à qui ne l’a jamais connue autrement ? Patrick Giraudoux, écologue du laboratoire Chrono-environnement a publié un article qui éclaire ce mécanisme — et qui cite explicitement le rôle crucial de notre collectif SOS Loue et Rivières Comtoises pour empêcher la mémoire de s’effacer.

En 1981, dans un ouvrage édité à compte d’auteur, le pêcheur Jean-Pierre Pequegnot écrivait à propos de la Loue : « Je n’échangerais la Loue contre aucune autre rivière française ou européenne. […] Elle contient beaucoup de superbes poissons sauvages, truites et ombres, et, surtout, elle est de loin la plus riche en insectes aquatiques. » Dans les années 1930, la rivière était si réputée que des pêcheurs anglais à la mouche — parmi les plus exigeants d’Europe — faisaient spécialement étape sur ses rives en se rendant en Suisse. Quarante ans plus tard, qui se souvient encore de cette rivière-là ?

Le syndrome de la référence changeante

Ce mécanisme d’oubli progressif porte un nom scientifique : le syndrome de la référence changeante (shifting baseline syndrome), décrit pour la première fois en 1995 par le biologiste marin Daniel Pauly. Son constat, énoncé à propos des stocks de poissons marins, est limpide : chaque génération de professionnels de la pêche prend comme référence l’abondance et la taille des poissons qu’elle a connues en début de carrière. Quand la génération suivante arrive, les stocks ont encore baissé — mais c’est ce nouveau niveau, déjà dégradé, qui devient à son tour la référence « normale ».

D’évaluation en évaluation, le niveau de référence glisse vers le bas sans que personne ne s’en aperçoive vraiment. Pour mesurer ce glissement, des chercheurs ont comparé des photographies de pêcheurs posant avec leurs trophées dans l’archipel des Keys, en Floride : en 1957, les prises moyennes pesaient 20 kg. En 2007, 2 kg. Chaque génération de pêcheurs, photographiée fièrement avec ses prises, a cru pêcher des poissons « normaux ».

Ce que disent les chiffres sur la Loue

C’est exactement ce mécanisme qu’analyse Patrick Giraudoux, écologue et professeur émérite au laboratoire Chrono-environnement (Université Marie et Louis Pasteur/CNRS), dans un article publié en 2025 dans la revue scientifique Bourgogne-Franche-Comté Nature — et il prend la Loue comme exemple central.

Les chiffres qu’il cite, issus d’une étude sur l’état de santé des rivières karstiques, donnent la mesure du basculement : entre 1998 et 2012, la biomasse de salmonidés (truites, ombres) a été divisée par 2 à 12 selon les secteurs de la rivière. En 40 ans, 30 à 40 % des espèces de macro-invertébrés aquatiques ont disparu. Et des recouvrements algaux dépassant aujourd’hui 30 tonnes par hectare provoquent un colmatage du fond qui asphyxie la vie aquatique.

Pour qui n’a connu la Loue qu’à cet état, ces chiffres ne se voient pas — ils se lisent. C’est précisément le piège de l’amnésie environnementale : sans repère antérieur, la dégradation actuelle peut sembler être l’état naturel de la rivière, plutôt que le résultat mesurable de décennies de pressions.

Le piège du bouc émissaire

L’article met aussi en lumière un autre mécanisme, plus insidieux : quand une espèce décline, on cherche souvent un coupable visible plutôt que les causes structurelles, plus diffuses et plus coûteuses à corriger. En Limousin, l’anguille — autrefois si abondante qu’on construisait des bâtiments spécialement pour la capturer — a été accusée dans les années 1950-60 de s’attaquer aux frayères de truites en déclin et a fait l’objet de campagnes de pêche électrique de destruction. Sur la Loue, au milieu des années 1990, c’est le brochet qui a été désigné responsable du déclin des ombres et des truites, alors que les causes réelles relevaient déjà de la qualité de l’eau et de la dégradation du milieu.

Désigner un bouc émissaire visible permet d’éviter de s’attaquer aux causes invisibles, lentes et structurelles. C’est peut-être la forme la plus efficace — et la plus trompeuse — de l’amnésie écologique.

« Si des lanceurs d’alerte tels que des associations comme « SOS Loue et rivières comtoises » ne rappelaient pas régulièrement cette dégradation spectaculaire, l’état actuel de la rivière risquerait d’apparaître comme son état habituel pour les jeunes générations. » Patrick Giraudoux, « Quand l’oubli efface les changements », Bourgogne-Franche-Comté Nature, 2025

C’est très précisément ce que nous nous efforçons de faire : documenter, rappeler, comparer — pour que la dégradation de la Loue reste visible et reste un problème à résoudre, et non un simple décor auquel on finit par s’habituer.

La mémoire n’est pas une solution magique

Mais l’article ne se limite pas à un plaidoyer pour « le bon vieux temps ». Il pose une nuance essentielle et nous y tenons tout autant : se souvenir ne suffit pas à savoir quoi restaurer, ni comment.

Giraudoux prend l’exemple des tableaux de Gustave Courbet, peints au XIXe siècle autour d’Ornans, régulièrement convoqués dans les débats d’aménagement de la vallée de la Loue. Faudrait-il pour autant déboiser les sommets de falaises pour retrouver ces paysages-là ? Non : ce décor n’était pas voulu, il résultait de pratiques agricoles et forestières d’une époque révolue. Le reconstituer artificiellement aujourd’hui coûterait cher pour un résultat qui ne répondrait à aucune réalité écologique actuelle.

Le même principe s’applique à la rivière elle-même. L’état actuel de la Loue n’est pas seulement « habituel » : il est devenu, écrit Giraudoux, « normal » — au sens où il résulte logiquement des excès d’azote, des autres contaminants chimiques et du réchauffement climatique qui affectent aujourd’hui le bassin-versant, avec des chaleurs estivales qui peuvent désormais dépasser le seuil critique de survie des salmonidés. Revenir à la rivière à truites des années 1930 n’est donc pas qu’une affaire de mémoire ou de nostalgie : cela suppose des changements profonds et durables des pratiques à l’échelle de tout le bassin-versant — agriculture, assainissement, gestion de l’eau et du climat.

C’est exactement le sens du travail que nous menons : non pas regretter un passé idéalisé, mais documenter ce qui a changé, comprendre pourquoi et encourager à agir sur les causes.

Pour aller plus loin :
Giraudoux P. (2025). « Quand l’oubli efface les changements ». Bourgogne-Franche-Comté Nature, 41, pp. 325-333. Article en libre accès (CC BY 4.0) : hal.science/hal-05270990v1

Dans le même numéro : Macchioni J.-P. (2025). « Basse vallée de la Loue : quelques réminiscences ». Bourgogne-Franche-Comté Nature, 41, pp. 84-89 — un témoignage de pêcheur sur la basse Loue d’avant, disponible auprès de la revue bfcnature.fr.

Versanne Janodet, Sébastien & Stéphane, Petitjean & Quentin, Ducreux. (2023). La banalisation des milieux aquatiques du Limousin – causes et conséquences d’une trajectoire définie. 68. 42-93.

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