Vendredi 12 décembre, nous étions une centaine de personnes réunies à Ornans pour le rendu final de l’étude Nutrikarst. Vous pourrez retrouver un reportage de France 3 Franche-Comté en bas de cet article et un document de synthèse de l’étude en cliquant ici. Commencé en juin 2019, l’étude devait initialement se terminer en juin 2023, nous voici en décembre 2025.
Chacun a pu entendre ce qu’il voulait lors de ce rendu final. Quand l’ingénieur du BRGM a affirmé que « Quand il y a moins d’eau, il y a moins de dilution des pollutions », on a pu entendre certain s’exclamer, ironiquement « Pas possible ? 6 ans d’études pour arriver à cette conclusion ? »
Gérard Mamet, vice-président de la CLE (Commission Locale de l’Eau) et membre de longue date du collectif SOS Loue et Rivières Comtoises a pris la peine de rappeler « Il y a 13 ans, nous étions dans cette même salle pour les assises de la Loue et nous avons entendu des constats très proches. Qu’avons-nous fait concrètement depuis toutes ces années ? »
On vous entend déjà nous dire que quinze ans ont passé, pendant lesquels, certains ont pesé l’eau qui entre dans le navire en train de couler pour savoir quel seau utiliser pour écoper, au lieu de boucher les trous que tout le monde voyait déjà à l’œil nu en 2010. Ce n’est pas faux, mais une fois qu’on a dit ça, on fait quoi ?
Des rivières fragiles, un constat partagé
Les pêcheurs, les naturalistes et les habitants des vallées le voient depuis longtemps : les rivières comtoises ont changé. Moins de vie, des déséquilibres plus fréquents, des épisodes de dégradation parfois brutaux. Tiens d’ailleurs, encore un épisode de mortalité qui commence en ce sinistre mois de décembre 2025. Et sommes-nous assez nombreux à nous en émouvoir ?

L’étude scientifique NUTRI-Karst, vient d’être finalisée au deuxième semestre 2025 après six années de travaux. Cette étude vient confirmer ce ressenti de terrain. Elle montre que les apports excessifs de nutriments – principalement l’azote et le phosphore – continuent d’altérer durablement le fonctionnement des rivières, dans un territoire karstique particulièrement vulnérable.
Ce constat n’est pas nouveau. Qui se rappelle du rapport Vindimian ? (Rapport disponible ici pour celles et ceux qui voudraient y jeter un oeil) Il écrivait en 2016 cette phrase
Il ne s’agit pas non plus d’attendre d’avoir la certitude de connaître la causalité
Rapport Vindimian, Propositions de mesures pour le territoire d’excellence environnementale
de chacune des pressions pour les réduire, mais au contraire de limiter toutes les
pressions de façon volontariste, quel que soit leur impact réel.
de la Loue et des rivières comtoises, page 11
Alors quoi de neuf avec le rapport Nutri-karst ? La solidité scientifique avec laquelle les faits sont établis ? Admettons, mais la science ne fait pas les actions concrètes et elle ne présume pas non plus des décisions politiques qui seront prises pour que cela advienne.
Ce que la science confirme aujourd’hui
NUTRI-Karst met des chiffres et des mécanismes précis sur ce que beaucoup observaient déjà :
- l’essentiel des apports en nutriments provient des activités humaines,
- l’agriculture, par son poids sur le territoire, joue un rôle prépondérant dans ces flux, en particulier sur les flux d’azote,
- le karst accélère les transferts vers les rivières,
- le changement climatique accentue les phénomènes de déséquilibre.
Ces résultats ne servent pas à désigner des responsables, mais à mieux comprendre où et comment agir efficacement.
Des efforts réels, mais un plafond atteint
Depuis des années, des évolutions ont été engagées : amélioration des pratiques agricoles, dispositifs d’accompagnement, programmes de réduction des pollutions (LIMITOX), modernisation de l’assainissement (parfois à coup de pression médiatique, parfois grâce à un travail de longue haleine menée, en partie, par les membres du collectif SOS Loue et Rivières Comtoises…), reméandrement…
L’étude le montre : ces efforts ont permis d’éviter une dégradation encore plus forte.
Mais elle montre aussi que, dans l’état actuel des choses, ces efforts ne suffisent pas à restaurer durablement les rivières.
Pour tous, c’est une confirmation parfois amère : on a amélioré des pratiques, sans retrouver des rivières en bon état écologique.
Passer d’une logique de correction à une logique de trajectoire
NUTRI-Karst identifie plusieurs leviers concrets, une centaine environ que vous pouvez retrouver dans le document de rendu final des tâches 3 et 4 de l’étude en cliquant ici. En voici quelques uns :
- interdire les pratiques à risque en période sensible,
- réduire la fertilisation,
- renforcer la cohérence entre cheptel, surfaces et capacité des sols,
- poursuivre les efforts sur l’assainissement et les rejets non agricoles.
Ces leviers sont connus depuis longtemps. Certains pourraient même dire que nous en avions écrit une bonne partie dès 2013 dans notre document de 73 propositions que vous pouvez relire utilement ici.
Ce qui a manqué jusqu’ici, ce n’est pas le diagnostic, mais une trajectoire collective claire, avec des objectifs lisibles et mesurables.
Faire des rivières un projet commun
Les rivières ne sont pas l’affaire d’un seul secteur. Elles reflètent les choix collectifs d’un territoire : agriculture, politiques publiques, aménagement, consommation, …
Nous avons un rôle à jouer :
- en continuant à alerter à partir de l’observation du terrain,
- en soutenant des solutions efficaces, même lorsqu’elles demandent du temps et de l’accompagnement,
- en refusant les oppositions simplistes qui bloquent l’action.
Restaurer les rivières comtoises ne se fera ni dans le déni, ni dans la désignation de coupables, ni en prenant une posture de victimes, mais dans la construction de solutions exigeantes, partagées et suivies dans le temps.
Ce que nous demandons maintenant
Pour que les résultats de l’étude NUTRI-Karst se traduisent enfin par une amélioration réelle de l’état des rivières comtoises, nous appelons à engager sans attendre une nouvelle phase d’action collective, fondée sur des engagements concrets :
| 1️⃣ Des objectifs clairs et mesurables | Fixer publiquement des objectifs chiffrés de réduction des apports en azote et phosphore, à l’échelle des bassins versants, avec des indicateurs simples, compréhensibles et suivis dans le temps. L’étude des flux admissibles, en cours depuis trop longtemps, est sensée répondre en grande partie à ce questionnement ! | ➡️ Sans objectifs mesurables, il n’y a pas de pilotage possible. |
| 2️⃣ Un calendrier lisible | Définir une trajectoire de progrès sur 5 à 10 ans, avec des étapes intermédiaires évaluées régulièrement, afin de sortir d’une logique d’actions ponctuelles sans vision d’ensemble. | ➡️ Le temps long de l’agriculture et celui des rivières exigent de la visibilité, pas de l’improvisation. |
| 3️⃣ Un accompagnement à la hauteur des enjeux | Renforcer significativement : l’accompagnement technique des exploitations, les dispositifs d’appui à l’évolution des systèmes, les aides à la transition vers les pratiques les plus protectrices de l’eau. | ➡️ Personne ne demande aux agriculteurs et agricultrices de porter seuls le poids de la transition. |
| 4️⃣ Une cohérence réelle des politiques publiques | Aligner les politiques agricoles, environnementales et territoriales : conditionner les soutiens publics à des résultats environnementaux vérifiables, éviter les injonctions contradictoires, garantir que les efforts demandés soient partagés équitablement. | ➡️ La protection de l’eau doit devenir un critère structurant, pas un supplément optionnel. |
| 5️⃣ Un suivi transparent et partagé | Mettre en place un suivi public, accessible et indépendant de l’évolution de la qualité des rivières et des pratiques, associant scientifiques, acteurs de terrain, pêcheurs et citoyens. | ➡️ La confiance se construit sur la transparence et la continuité. |
Conclusion – Ne plus attendre
Aujourd’hui, les connaissances sont là. Les mécanismes sont compris même s’ils restent éminemment complexes
L’enjeu n’est plus d’ajouter une étude de plus, mais de transformer ces résultats en décisions concrètes.
Les rivières comtoises méritent que l’on passe enfin du constat à l’action.

